La Bergère et le monsieur : les dérivées populaires d'une chanson type
par CMTRA | publié le 28 | 09 | 2026
Lors d’une balade dans un fonds de musiques populaires, il est possible que votre oreille curieuse rencontre plusieurs chansons qui, à première écoute, diffèrent par leurs sonorités, leurs rythmes et leurs langues, mais qui toutefois semblent sensiblement conter la même histoire, en évoquant des situations et des personnages similaires. Il s’agit de chansons parentes dérivées d’une même “chanson type”, dont elles conservent une structure narrative, une succession d'événements, et/ou des personnages, au sein de leurs multiples variations. Cet article vous propose d'explorer différentes versions de la chanson "La Bergère et le monsieur" collectées dans l'Ain, l’Ardèche, la Drôme et la Loire, au sein desquelles l'histoire relatée se conclut systématiquement de la même manière : l'homme rencontré est renvoyé chez lui, et qui plus est, en patois !
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La Bergère et ... : reconnaître la chanson type
Cette notion de “chanson-type” a été développée au début du XIXème siècle par nombre de chercheurs folkloristes indépendants qui ont procédé à l’inventaire systématique des textes de chansons traditionnelles françaises. On peut citer par exemple Patrice Coirault (1875-1959) et son ouvrage Répertoire des chansons françaises de tradition orale, projet dont l’objectif étourdissant fut de répertorier l'entièreté du patrimoine oral des chansons populaires et traditionnelles françaises entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle.
Dans les années 70 et jusqu'à la fin des années 90, plusieurs collectages sont menés en Rhône-Alpes et permettent de recueillir différentes versions de la chanson « La Bergère et le Monsieur ». Telle une pastourelle, est contée l’histoire d’une bergère entourée de ses moutons, goûtant la solitude dans ses vallons. Un homme, qui peut être chasseur, berger, seigneur, ou simplement monsieur, vient à passer lui proposant son amour et ses baisers en s'adressant à elle en français. Les réponses de la jeune fille sont systématiquement en patois : elle tente d’abord poliment de lui faire comprendre que sa proposition n’est pas la bienvenue, puis répond de façon plus virulente lorsque l’homme insiste.
Les deux versions ci-dessous ont été collectées auprès de Benoît Teppe et Mme Poly par Sylvestre & Agnès Ducaroy dans l'Ain entre 1977 et 1992 :

"Le Chasseur et la Bergère" - version parolière (se référer aux sources complémentaires à la fin de cet article)
L'interprétation suivante collectée dans la Loire et issue du fonds Bardot, propose un air plus lent et des variantes dans les paroles :
Cette histoire rappelle le portrait de la bergère clairvoyante et hardie brossé dans la chanson de « Lisette et ses brebiettes », identifiée par P. Coirault et numérotée 4214 dans le chapitre « Bergères et Monsieur Repoussé » du Répertoire des chansons françaises de tradition orale. En voici un extrait :
- [ “L’autre jour en me promenant tout le long d’un ruisseau charmant, j’aperçus, li, li j’aperçus, la, la, j’aperçus, j’aperçus, j’aperçus Lisette gardant ses brebiettes."
- Il s’approche, croyant qu’elle ferait de même, mais elle le repousse. Il l'invite à venir dans son château où elle sera demoiselle. Elle préfère rester dans la prairie où le rossignol chante un air doux et tendre. Avant de la quitter, le monsieur demande un baiser pour soulager ses peines. S’il veut soulager ses peines, qu’il baise le cul du chien ! ]
Dans cette description des grandes lignes de l’aventure de la bergère, Coirault ne mentionne cependant pas la dimension bilingue de certaines des versions collectées.
Une chanson bilingue : le patois en réponse au français
Cet échange bilingue entre les deux protagonistes de la chanson permet d'accentuer la situation diglossique sur le territoire, soit la coexistence des parlers locaux (francoprovençal, occitan...) et du français.
Ce bilinguisme pourrait révéler également un conflit d'ordre social, mettant en lumière des inégalités de classes entre le monsieur et la bergère, reflétées par les enjeux de pouvoir intrinsèquement liés à la domination du français sur les autres langues régionales ; mais également des rapports de genre, qui constituent ici le cadre du récit.
N.B. La lecture des chansons proposées dans cet article correspondent à une des nombreuses interprétations possibles. La compréhension d'une musique du répertoire traditionel peut largement varier en fonction de l'intention de l'interprête, du contexte de performance et de l'écoute de l'auditeur.
Le collectage suivant a été réalisé dans le Haut-Vivarais auprès de Marguerite Granger et figure sur l'Atlas Sonore n°5 publié par le CMTRA en 1992. Les habitant·es de cette Ardèche agricole et pastorale, qui s'étend du Nord de la rivière du Doux jusqu'à la Valle de la Vocance en intégrant Annonay, pratiquaient quotidiennement - du moins à l'époque du collectage - un billinguisme parfait du français et occitan.
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"Dîtes Bergère" - version parolière de Marguerite Granger pour "Haut-Vivarais, Atlas Sonore n°5" du CMTRA
Asymétrie sociale comme moteur du récit
Les codes du genre poétique de la pastourelle invoque un imaginaire rural fanstamé, dans lequel un narrateur masculin, au cours d'une balade champêtre, fait la rencontre d'une bergère et engage un dialogue, afin de lui réclamer son amour.
Dans les versions présentées ci-dessus, la gardienne du troupeau tend à se détacher de certains stéréotypes associés à la représentation classique de la bergère isolée, naïve et abordable. Elle refuse et éconduit l'homme pour différentes raisons: pour son indépendance et/ou son honneur préservé, ou encore car son coeur est déjà pris, généralement par un berger.
La question de l'identification à une classe sociale émerge alors dans le récit. La bergère provenant d'un milieu paysan, ne souhaite pas ou ne s'accorde pas ce changement radical de mode de vie, voire ce transfuge de classe sociale, en se mariant à un chevalier, un citadin ou un noble. Cette asymétrie est parfois accentuée par un fossé générationnel entre une jeune bergère et un prétendant plus âgé.
Il est intéressant de rappeler que l'usage de la pastourelle n'est autre que d'amuser le public aristocrate auquel elle est très destinée. En dépeignant un quotidien comique et vulgaire, le narrateur oppose son propre raffinement à la naïveté supposée des paysan·nes lors de cette rencontre fortuite.
La bergère qui garde ses moutons est aussi une représentation fantasmée de la montagne, plus généralement des campagnes. La pastourelle participe d’une rupture symbolique forte entre ville (ou cour) et ruralité. La bergère correspond au stéréotype de la femme vivant dans un cadre " naturel ", proche de sa terre, associée à la simplicité, à la spontanéité, parfois à la " femme sauvage ". Cette représentation romantique est très éloignée de la vie paysanne et des usages réels, saisonniers, des terres de pâturage et de labour. La campagne fonctionne ici comme un " ailleurs ", un lieu d’idylle et de liberté sentimentale et érotique, plus que comme un espace de vie et de travail.
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Bergère et son troupeau devant un lac de montagne, par Theodore Lévigne (1848-1912)
Pastourelles, illustrations des rapports de genre
Pourtant, dans certaines histoires, l'homme parvient à ses fins en profitant de l'isolement physique et social de la bergère, de façon violente voire criminelle. Au-delà des airs guillerets, la pastourelle, et plus généralement le répertoire traditionnel de chansons et contes, abordent d’une manière très frontale des sujets d’une grande gravité, sûrement plus systématiquement que notre culture populaire contemporaine.
La figure de la bergère est souvent représentée sous un jour érotisé, reflétant de façon plus ou moins explicite un désir charnel masculin placé dans ce personnage, faisant office de synonymes stéréotypés de maîtresse ou d'amante.
Pour jouer avec des peurs, mais aussi, peut-être, pour mettre en garde contre les prédateurs, le viol, l’inceste et les féminicides sont au cœur de ce répertoire. Ces thématiques pouvant susciter un malaise à l'écoute, certains interprètes prennent alors la liberté de modifier, d'étoffer ou encore d'inventer un passage de l'histoire contée, parfois pour l'adapter à la situation et au public.
C'est le cas de l'interprétation suivante de "Bonjour ma bergère" par Andrée Tracol, suivi d'un épilogue dans lequel elle raconte sa réappropriation du chant et l’ajout d’un couplet pour modifier la partie du récit qui ne lui plaisait pas : elle, bergère, invoque alors son copain paysan qui viendrait menacer le monsieur avec sa serpe - outil agricole - et l'emmener au loin.
Cette chanson est aussi nommée "La Bergere et lo monsur" dans le recueil "Chansons traditionnelles et populaires de la Drôme"
L'enregistrement que vous venez d'entendre provient de Haute-Savoie, en français et francoprovencal.
Ce chant, très répandu en Savoie et dans les régions voisines, existe sous de nombreuses variantes. Tel une pastourelle, il reprend le thème de la rencontre entre la jeune paysanne et le monsieur de la ville, dont Emile Maniglier interprète à tour de rôle les deux voix, avec beaucoup d’humour. Alors que la bergère, appelée par son prénom, parle en francoprovençal, l’homme, qui reste anonyme, parle en français. Mais celle-ci s’avère bien plus clairvoyante, en refusant les avances du fils du roi.
Du collectage à la réécriture contemporaine
Les morceaux du répertoire des musiques traditionnelles ont longtemps été transmis uniquement à l'oral, avant de faire l'objet de l'intérêt des chercheur·euses. Ainsi, il n'existe aucune trace écrite qui pourrait permettre d'identifier le créateur ou créatrice originel·le. Les paroles de ces morceaux n'étant pas protégées par le droit d'auteur, les musicien·nes d’aujourd’hui peuvent donc continuer d’en proposer de multiples variations.
N.B. les collectages et les interprétations déposées bénéficient bel et bien d’une protection juridique.
Les musiciennes Maëllis Daubercies Abril & Sarah Perrinel cofondent Sérac 2025, un duo d'accordéons diatoniques et de chant.
Ci-desous, quelques mots sur leur réappropriation du morceau "Dîtes Bergère, quelle chason chantez vous?", dont l'interprétation de Marguerite Granger est présentée plus haut dans cet article, accompagnés du texte et de sa traduction.
"Pour constituer notre répertoire, nous nous sommes centrées sur des collectages du Massif Central et des Alpes et c’est cela qui nous a amené à chercher des morceaux dans l’atlas du Haut Vivarais. Quand nous avons écouté "Dites bergère", c'est la voix de la chanteuse, la mélodie, l'histoire et l’aspect bilingue nous ont interpelées !
Ce que nous avons aimé dans les paroles, que nous n’avons pas modifiées, c’est la répartie de la bergère, qui fait bien comprendre qu’elle veut rester tranquille. Cette histoire nous a d’autant plus plu que la bergère ne fait pas mention d’un autre homme pour justifier son refus. Ainsi, cette bergère nous semble être une figure d’inspiration. "
Réinterprétation de la chanson "Dîtes Bergère" par le duo Sérac
" Dans notre réinterprétation, nous sommes parties de la mélodie que nous avons très peu modifiée pour l’adapter à la danse qui nous semblait la plus adaptée, une ronde type rond d’Argenton sans rassembler. Nous sommes accordéonistes et pour ce morceau, nous avons adapté l’accordéon au chant. Nous avons décidé de ne pas jouer la mélodie avec nos instruments et de donner au morceau un côté répétitif et un peu transe une fois le chant terminé. Le parti pris esthétique global est quelque chose d’assez planant, qui contraste peut-être avec la gouaille de la bergère, on attend une version punk de cette chanson (à bon entendeur·euse !).
Quand on la présente sur scène, on parle du rapport de classe dans la langue et du fait qu’il n’est pas anodin que ce soit une femme qui ne parle pas en français, on fait la traduction rapide des paroles.
On passe surtout par l’humour et la comparaison avec les mecs forceurs d’aujourd’hui : il lui demande son 06, il insiste, elle lui dit qu’elle est bien tranquille toute seule, on parle de sa répartie "baisez le cul de mon chien" et de ses menaces "je vais bientôt vous briser mon fuseau [...] sur votre nuque" ainsi que des derniers mots lancés qu'on soupçonne être une insulte et qui n’ont pas été traduits dans le livret. En résumé, on peut dire que ce qui nous plaît dans cette chanson, outre l’aspect musical et esthétique, c’est aussi son côté résolument contemporain et la preuve que dans les chants traditionnels, les rapports de genre, de classe et les langues régionales étaient déjà abordés, questionnés et critiqués."
- Maëllis Daubercies Abril & Sarah Perrine
Flora Cortez
Sources complémentaires :
- Charlotte Guiot, « Pastourelles : narrateur, bergère et troupeau », GLAD!, N°17, 2024 :https://journals.openedition.org/glad/9494
- Patrice Coirault, « Répertoire des chansons françaises de tradition orale », Volume II « La Vie sociale et militaire » .Ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Marlène Belly et Simone Wallon, BnF, 2006
- Sophie Cassagnes-Brouquet, « La société médiévale rurale à travers les documents iconographiques, un bilan de la recherche », Campagnes de l’Ouest, p. 221-235 : https://books.openedition.org/pur/20560?lang=fr#anchor-completeplan
- Yves Lefèvre, « Remarques sur quelques pastourelles gasconnes », Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 66, N°27, 1954, p. 291-295 : https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1954_num_66_27_6005?q=la%20berg%C3%A8re%20et%20le%20monsieur
- « Répertoire de chants occitans de la Drôme et de l'Ardèche », constitué par le CMTRA dont les chansons proviennent des fonds de collecteurs historiques : https://www.cmtra.org/avec/lib/elfinder-2.0-rc1/files/NOS%20ACTIONS/Action%20culturelle/Dr%C3%B4me%20Ard%C3%A8che/repertoire_chants_occitans_drome_ardeche.pdf
- « Bonjour Belle Bergère », interprétation en français et occitant par Fernande Dauzonne : https://www.occitan-aveyron.fr/fr/diffusio/source/brommat/bonjour-belle-bergere_SRC4958
- Emile Barbillat & Louis Laurian Touraine, « Chansons populaires dans le Bas-Berry », Volume N°1, 1930
- Mathilde Fauvet & Mathis Maier, « Là-Haut sur la montagne », MUSIQUES, TERRITOIRES, INTERCULTURALITÉ, 2022 : https://cmtra.hypotheses.org/5178
- Camile Frouin, « La Belle qui fait la morte », MUSIQUES, TERRITOIRES, INTERCULTURALITÉ, 2021 : https://cmtra.hypotheses.org/4821
- « Le Chasseur et la Bergère », Chansons en patois du pays de bresse : http://litterature01.chez-alice.fr/Chansons-pop-pat/Chanson-chasseur.html
- Margerite Granger, « Dîtes bergère, quelle chanson chantez-vous ? », Haut-Vivarais, Atlas Sonore n°5, CMTRA : https://cmtra.org/avec/lib/elfinder-2.0-rc1/files/Adh%C3%A9rents/Atlas%20Sonores/Livrets/AS5.pdf
Illustration 1: Couple de bergers avec troupeau dans un paysage de pâturage (Schferpaar mit Herde in Weidelandschaft), par Cornelis van Leemputten (1902)
Illustration 2 : Bergère et son troupeau devant un lac de montagne, par Theodore Levigne (deuxième moitié du 19e siècle)
